Le son de ma vie

« -Après les coups de feu, j’ai entendu une voiture, ajouta l’interprète.  – Mais tu ne l’as pas vue? -Non. J’étais dans le bois. De là, on ne voit pas la route. Il indiqua la direction du sud, sur la carte. Puis il dit quelque chose qui prit Kurt Wallander totalement au dépourvu. -C’était une Citroën, dit-il. -Une Citroën? -Oui, une 2 CV, celle que vous appelez <le crapaud>, en Suède. -Comment peux-tu en être sûr? -J’ai grandi à Téhéran. Quand on était petits, on apprenait à reconnaître les différentes voitures au bruit qu’elles faisaient. Et les Citroën n’étaient pas bien difficiles. Surtout la 2 CV. Kurt Wallander eut du mal à en croire ses oreilles. » (Henning Mankell, « Meurtriers sans visage », 1991)

[photo originelle par Matteo Notari, 2011]

Dans la plupart des cas, si on demande à un professionnel du son comment il s’est rapproché à cet univers si particulier et fascinant, il répondra qu’il est passé par la musique. Avec son groupe d’adolescent (probablement répétant dans le garage de famille), il a très tôt commencé à bidouiller avec microphones et enregistreurs, mû tout d’abord par le désir d’écouter l’effet produit par sa musique depuis une perspective extérieure et plus globale. Fasciné ensuite par le processus d’enregistrement en soi, il racontera probablement des anecdotes drôles de prises de son hardies et ingénieuses avec des micros attachés avec du scotch, du matériel emprunté, des effets géniaux obtenus par hasard. Après, il se sera formé à côté d’un ingénieur du son professionnel (ou, plus récemment, dans une école), arrivant enfin à vivre de ce métier après des années difficiles. Il sera au courant du nombre de potards de chaque console existante au monde, il attendra la sortie des nouveaux plug-ins, il connaitra les techniques les plus avancées (ou à la mode) pour microphoner une batterie ou spatialiser le mix multicanal d’un film.

Quant à moi, quand on me demande pourquoi je me suis rapprochée du monde de l’audio, je me sens un peu gênée de ne pas pouvoir raconter une histoire dans ce genre. Je mentirais en disant que j’ai rêvé de ça depuis mon enfance! L’idée m’est venue vers mes 18 ans, en me réveillant un matin et alors que je ne connaissais presque rien aux implications de ces métiers. Jusqu’à presque la fin du lycée, j’étais plutôt orientée vers les matières scientifiques, notamment la physique (qui me fascine toujours, d’ailleurs) et j’étais convaincue de vouloir étudier l’astronomie.

Formulaire de physique, année scolaire 2004/2005

Petit à petit, j’ai pourtant réalisé que j’avais aussi besoin d’un côté créatif et manuel dans mon existence pour pouvoir me sentir réellement vivante. Si au début je n’ai pas compris comme cette idée du son (le son pour les films d’animations, le théâtre et la radio étant les domaines qui m’intéressent le plus) m’est venue à l’esprit, en y réfléchissant à quelques années de distance je peux voir comment plusieurs éléments m’ont amenée à faire ce choix : notamment la gymnastique rythmique – une sorte de mélange entre gymnastique, danse et théâtre de mouvement que j’ai pratiquée pendant une dizaine d’années. Ce sport est très basé sur la musique, qui a un vrai rôle actif en complétant la chorégraphie. On montait les différents extraits sur une cassette audio à partir de CDs, un vrai art!- ; l’absence de télévision dans ma maison (chaque dessin animé ou film vu au cinéma pendant mon enfance avait une valeur ajoutée énorme!); l’intérêt pour les différentes possibilités expressives de la musique et oui, aussi la fascination pour la physique, dont le cours au lycée comprenait une introduction à l’acoustique.

Storyboard 2005« Storyboard », spectacle avec le choeur&orchestre du lycée, 2005.

Après le lycée, j’ai donc travaillé pendant une année et j’ai ensuite suivi une formation (un bachelor en « Fine Arts – Sound directing ») mi-technique mi-culturelle à Paris, enrichie de plusieurs stages brèves en entreprise. J’ai adoré cette expérience; il y avait des cours que je suivais littéralement sans décrocher pendant trois heures et j’ai aussi eu l’occasion de rencontrer des personnes (collègues d’études, professeurs, responsables de stages,…) magnifiques qui m’ont énormément appris et qui m’ont encouragée. Mon mémoire de fin d’études, qui portait sur le son dans la vie des personnes aveugles, m’a aussi permis de trouver des amis -avec qui je reste toujours en contact malgré la distance- et de découvrir un monde sonore complètement nouveau pour moi.

Mirco, ingénieur du son aveugle, raconte son rapport avec le son. Enregistrement basé sur mes entretiens avec lui, avec la voix de Yoan.

Malgré tout cela, on dirait qu’on ne commence vraiment à apprendre que quand on commence à travailler (et on ne finit jamais, évidemment!). Après la fin de ma formation, j’ai eu la chance de passer une année en apprentissage à la Phonothèque Nationale Suisse, où j’ai pu me confronter avec l’audio analogique et acquérir un minimum de habilité manuelle (les deux, choses qu’il faut avouer rares pour ma génération). ça a été un excellent endroit où commencer ma vie professionnelle : les détails y sont soignés, l’histoire prise en compte: on doit s’habituer à l’idée que dans cet environnement, ce n’est souvent pas le « meilleur » son qui compte, mais celui qui est le plus fidèle possible à l’originel d’époque. J’ai beaucoup appris, et les autres techniciens son ont eu beaucoup de patience avec moi… Dans le contexte du temps que j’ai passé à la Phonothèque, j’ai également eu l’opportunité de participer à plusieurs projets spéciaux, notamment un dédié à la sauvegarde des archives sonores des Îles Comores, qui m’a permis de travailler sur place dans ce petit archipel de l’Ocean Indien et de collaborer avec des personnes provenantes de plusieurs Pays.

avant/aprèsDigitisation of the National Sound Archives of the Union of Comoros, Moroni 2011

Voici un exemple sonore provenant des bandes qui ont pu être numérisées grâce à ce projet (merci aux archives sonores du CNDRS de Moroni pour la concession): 

Actuellement, je travaille chez la radio publique du Tessin. J’ai toujours aimé et beaucoup écouté la radio et c’est donc pour moi une grande chance, ainsi que l’opportunité de m’améliorer dans une ambiance de travail variée et grâce au contact avec une cinquantaine de professionnels des métiers du son (que je n’hésite pas à harceler avec mes questions et mes doutes…). J’aime bien mon poste, je vais travailler heureuse et je m’applique beaucoup.

Cela dit, plus j’avance dans ma vie professionnelle et plus je réalise que les métiers du son sont tellement vastes et loin d’être simples, qu’il me faut encore énormément apprendre et pratiquer. Parfois, je me retrouve à me perdre dans des concepts jugés « de base » et à avoir plus de difficultés par rapport à des personnes qui proviennent de la musique ou bien de l’électronique. Avec ça en tête, à côté de mon travail je continue de suivre des cours, de me documenter et des chercher des opportunités de stage ou d’autres expériences professionnelles qui pourraient m’être utiles. En 2013, par exemple, j’ai suivi un cours spécifique au son live d’un mois à Londres et j’ai préparé et réussi les examens (organisés par la section suisse de l’Audio Engineering Society) qui m’ont permis d’obtenir le brevet fédéral de technicien son, titre protégé en Suisse.

Mon souhait pour le futur, serait de travailler en post-production pour des films d’animation; dans un grand théâtre ou mieux encore, mon rêve un peu enfantin, en tournée avec des spectacles de cirque (SANS animaux). Faut bien avoir des rêves dans la vie, non?

Ici vous pouvez trouver mon profil Linkedin et mon CV.