La cassette du temps qui passe

Enfant, je détestais les adultes qui répétaient sans cesse que le temps passe trop vite; que nous avions de la chance à être encore si jeunes avec toute la vie devant nous; et que nous avions énormément grandi (cela même un bon moment après que j’avais arrêté de grandir). Le temps me semblait bien trop lent, les anniversaires et les jours de Noël trop espacés, ensuite la majorité trop lointaine. Mais, une fois cet objectif si convoité atteint, le temps a accéléré et commencé à défiler à une vitesse effrayante. Aucun cours de physique, qui pourtant était ma matière principale au lycée, n’a réussi à me persuader que 1996 avait eu la même durée que 2007.

J’ai commencé à éprouver la sensation douloureuse et angoissante de ne jamais avancer suffisamment vite pour aller au même rythme du temps, comme si pour chaque année de vie il fallait compléter des nouvelles étapes bien précises : 15 ans le job d’été, 16 ans les vacances indépendantes, 17 ans la première fois, 18 ans le permis de conduire, 19 ans le bac*…23 ans au plus tard le vrai boulot et l’indépendance. Pour le futur (très) proche, les grands-parents planifient déjà mariage et enfants. Tout cela, au simple but d’être une personne normale, avec une vie normale. Panique. Car on a bien se répéter que normale ne veut rien dire et qu’il faut rester soi-même; on a tous peur d’être qualifiés de bizarres.

A l’approche de chaque fin d’année, j’essaie donc d’être magnanime en faisant l’inévitable bilan. Et surtout, objective. Ma vie est quand même pas si mal remplie, j’essaie d’avancer tout en me tenant à quelques « principes » que je crois importants – notamment être correcte envers les autres (facile? T’as qu’à essayer!) et réfléchir à l’impact éthique avant d’acheter n’importe quoi. Je voyage et je lis beaucoup, cette année j’ai eu mon diplôme, affronté un déménagement « international » et commencé à travailler « pour de bon ». Je m’améliore tout doucement à la batterie et en anglais, et d’autres choses sont en liste d’attente. J’aime vraiment bien les gens, en général; ce qui me fait souvent souffrir d’énormes déceptions mais aussi avoir un rapport très profond avec mes amis, éparpillés un peu partout mais toujours près de moi. Bref, je ne peux pas me targuer d’aller aussi vite que le temps, mais je ne peux pas me plaindre non plus.

Cette fin d’année en particulier, une petite ré-découverte m’a aidée à affronter le moment du bilan. Au travail, Gabriele m’a appris comment réparer des vieilles MC. Et j’ai pu écouter à nouveau un cadeau d’enfance : une cassette enregistrée par une de mes meilleures amies en 1996, quand elle avait 8 ans. Dans cet enregistrement, elle me parle de nos rêves d’enfance, me lit des poésies écrites par elle-même et joue des petits morceaux au piano. ça a été très émouvant et très drôle d’écouter sa voix de petite fille me parler de notre Dieu de la nature (un dieu censé protéger la nature et les pauvres; qu’on priait avec assiduité), de nos vacances au mini-club « parce que on est grandes maintenant » et de ses premiers essais pour devenir un grand poète. Des souvenirs que les dizaines de films photographiques déployés par nos parents n’avaient pas pu retenir.

Au-délà de la tendresse et des rires, cette cassette contenait une vérité frappante. Les choses ont changé, bien sûr : mon amie ne fait plus du piano, n’est pas devenue poète et nous avons arrêté de prier le Dieu de la nature il y a assez longtemps pour en avoir oublié l’existence même. Mais elle est toujours une des mes meilleures copines, et tout bien considéré nous sommes restées plutôt fidèles à nous-mêmes. La poésie et le piano se sont transformés en peinture et sculpture, et le Dieu de la nature en voyages répétés en Afrique : ce qu’il y a derrière n’est pas si différent. Pas si mal, au final.

Voici quelques extraits de la cassette :

*Au Tessin, le lycée dure 4 ans.