Jary

Interview à Jary dans le cadre d’un mémoire portant sur le monde auditif des personnes aveugles.

Ecouter le témoignage en version audio (lu par François et Yoan) :

Jary est aveugle de naissance. Il a fréquenté une école pour enfants déficients visuels en Suisse allemande, ensuite il a poursuivi ses études avec des voyants, dans une école professionnelle en Italie. Il est aujourd’hui un masseur médical reconnu et travaille dans un studio avec des collègues aveugles et malvoyants.

Note : ce témoignage a été traduit de l’italien.

«Tout d’abord, mes propos sont totalement subjectifs; je tiens à le souligner car d’autres aveugles de naissance pourraient percevoir les choses et les sons de façon différente. Personnellement, je perçois les sons toujours de façon très positive. Pour moi, ils peuvent par exemple être des états d’âme des personnes. Je joue du piano; et selon la façon de jouer du musicien il m’est possible de comprendre son étant d’âme. Il en va de même pour d’autres instruments, surtout pour le chant.

Pour développer l’oreille (musicale mais aussi sonore en général), qui est particulièrement importante pour un aveugle, il est indispensable que les parents d’un enfant privé de la vue le mettent en condition de le faire. Ils doivent l’inciter à ne pas ignorer les sons et à apprendre à en reconnaître les sources. Ça dépend un peu des aptitudes de chacun, mais en général ce n’est pas un processus automatique! D’après moi, dans certains cas c’est justement parce que les parents voient l’aveugle comme un être différent et essayent de tout faire à sa place, que l’enfant ne réussit pas à développer ses autres sens et à compenser de façon efficace la vue. C’est dommage, parce qu’il risque de devenir une personne dépendante des autres et avec peu de confiance en soi – de plus, je pense qu’il sera privé du monde sonore et tactile qui normalement est réservé exclusivement aux aveugles.

Je suis aveugle de naissance, et à différence d’une personne qui a perdu la vue plus tard j’ai des difficultés à imaginer toute chose que je ne peux pas toucher, notamment les couleurs. Je connais les couleurs des objets parce qu’ils m’ont étés expliqués, mais je ne peux pas savoir à quoi cela correspond visuellement. Par contre, si je peux toucher ou écouter une chose je m’en souviens même à longtemps après. Disons que la façon d’imaginer des choses qui sont loin est différente pour un aveugle, car il imagine à travers d’autres perceptions que la vue. J’ai remarqué que ce concept est souvent difficile à comprendre pour un voyant, comme pour moi il est difficile de savoir comment le monde est vu à travers les yeux.

Je voudrais te raconter un épisode dont je me suis souvenu en réfléchissant au son. Une fois, je regardais un film qui s’appelle «Talons aiguilles» [réalisé par Pedro Almodóvar en 1991] avec ma mère. Un des protagonistes, un juge, menait des investigations dans un sorte de bar de striptease. En l’entendant parler, j’ai compris que c’était lui malgré le fait qu’il portait un passe-montagne et que sa voix était camouflée, alors que ma mère a mis plus longtemps à le reconnaître même si elle pouvait voir son corps. Je ne sais pas te dire pourquoi, mais j’avais l’impression que le son de sa voix n’était pas camouflé; en tout cas il arrivait à mes oreilles de façon parfaitement claire. Normalement, si je regarde un film j’ai besoin qu’une personne m’explique ce qui se passe s’il y a des longues pauses sans bruits et dialogues, mais autrement je comprend l’histoire en l’écoutant. Je pourrais évidemment l’imaginer de façon incorrecte, mais la plupart du temps je ne me trompe pas sur l’essentiel de l’action du film.»

Jary m’a aussi offert une pièce composée, exécutée au piano et enregistrée par lui-même. Voici son récit de l’apprentissage de l’instrument et ses explications sur l’enregistrement :

«J’ai enregistré cette chanson avec un appareil qui s’appelle ‘Plextalk’, grand environ comme une main ou deux et théoriquement conçu pour l’écoute de livres audio. Moi, je l’utilisais aussi pour enregistrer les cours à l’école, étant donnée la bonne qualité audio qui en résulte, sans le souffle produit par d’autres appareils du même genre. J’ai ensuite essayé d’enregistrer de la musique; le piano et même le chant, et je trouve que la qualité est pas mal.

J’ai commencé à faire de la musique en jouant de la flûte à bec à l’âge de sept ans. J’aurais aimé commencer tout suite à jouer du piano, mais l’enseignante que j’avais disait qu’il valait mieux attendre que mes mains et mes doigt grandissent un peu. J’ai alors commencé à faire du piano à l’âge de 11 ans. Mon professeur était malvoyant; il lui restait un petit peu de vision. Il m’expliquait le piano en m’indiquant la place des notes, par exemple : le clavier est composé de groupes de trois ou de deux touches noires. Le do, il est à gauche du groupe avec deux touches noires. Il m’apprenait la position des notes toujours par rapport au touches noires; regroupée à deux ou trois. S’il me demandait ‘où se trouve le mi?’, je devais lui répondre, sans jouer, que le mi est placé à droite du groupe avec deux touches noires. Il ne me permettait jamais de jouer les notes jusqu’à trouver celle demandée, il disait que je devais connaître sa position sans avoir à la chercher.

Il existe des partitions en braille, mais j’ai toujours joué en mémorisant les pièces. L’enseignant enregistrait le morceau sur une cassette et me disait les notes. Il aurait voulu m’apprendre aussi à lire les notes en braille, mais j’avais trop de difficulté et nous avons donc convenu de laisser tomber. Aujourd’hui, je regrette un peu parce qu’en sachant lire la musique en braille je pourrais jouer des morceaux que je ne connais pas. Par exemple, à la bibliothèque de Monza [près de Como, en Italie] on peut trouver des partitions en braille.

J’ai ensuite eu un professeur de piano voyant, mais il n’était pas capable d’enseigner à une personne aveugle et pendant ses cours j’ai continué à jouer les morceaux que je connaissais déjà. J’étais frustré, car je n’apprenais rien de nouveau et je dépensais de l’argent pour les leçons pour rien. J’avais envie de laisser tomber la musique, mais mes parents et amis mon convaincu de continuer en me disant que ça aurait été dommage et qu’il valait la peine de chercher un professeur aveugle ou même voyant mais formé pour enseigner le piano à des aveugles.

Actuellement, je continue à jouer seul, sans suivre de cours.

Je pense qu’il est important que si l’enseignant est voyant, il ait vraiment envie d’apprendre à un aveugle, et surtout il doit suivre un cours approprié pour pouvoir le faire. Enseigner la musique à un aveugle est difficile, mais pas impossible; il faut connaître la bonne méthode et le professeur doit savoir lire les notes en braille.»