Mirco

Autre extrait, l’entretien avec Mirco, ingénieur du son aveugle et personnalité exceptionnelle.

Ecouter la version audio de l’article (lue par Pierre et Yoan) :

Devenu aveugle à l’âge de huit ans suite à un accident, Mirco est actuellement l’un des monteurs son cinéma les plus demandés et connus en Italie, mais il a aussi travaillé pour le théâtre et est en train de construire un parc sonore. Son enfance a d’ailleurs ispiré un film, « Rosso come il cielo » de Cristiano Bortone.

Note : ce témoignage est la transcription et traduction de l’italien de plusieurs entretiens téléphoniques.

C’est une grande chance d’avoir eu l’occasion de discuter avec Mirco, car étant lui même un ingénieur du son très compétent, il a pu justifier et expliquer de façon très claire les phénomènes qu’il évoquait. J’avais préparé une liste de questions, mais finalement les entretiens ont plutôt ressemblé à une discussion entre amis, ou encore à un cours très passionnant…

J’ai commencé par lui demander s’il partageait l’avis de certains de nos professeurs, selon lesquels les jeunes professionnels du son ont souvent tendance à «regarder le son» plutôt que l’écouter, attirés par les formes d’ondes toujours plus esthétiques des logiciels. Il était d’accord, et a souligné que les formes d’ondes, même si bien utiles, sont une représentation du son, qui reste une approximation.

A partir de cette observation, il m’a expliqué sa façon de procéder quand il travaille sur un film. Selon lui, quand le son est bien fait le spectateur se sent impliqué dans l’histoire et a l’impression de se trouver dans le lieu même de l’action. Dans la plupart des cas, si le son est bien soigné Mirco n’a pas besoin de demander des explications supplémentaires pour comprendre le film, même s’il ne peut pas le voir. Il n’aime d’ailleurs pas particulièrement la technique de l’audiodescription, qu’il trouve envahissante et gênante à cause de la double source du son et des longues descriptions (voir chapitre dédié). Il préfère, si c’est le cas, ne pas comprendre quelques scènes mais être libre d’écouter le son du film et de profiter du système de diffusion de la salle.

Avant le tournage d’un film, il travaille sur le scénario et crée, scène par scène, un scénario sonore avec les atmosphères et les différents plans. Il étudie les lieux de tournage et si nécessaire, il fait des recherches historiques afin de savoir comment l’ambiance sonore devait être à l’époque de l’action.

Pendant le tournage, il lui arrive de tourner des scènes «à vide» juste pour le montage son. Mirco souligne l’importance d’une prise de son direct déjà en multicanal (5.0), afin de rendre l’acoustique originelle le mieux possible et de ne pas se limiter à «une dimension et demi» (selon ses propres mots) dans le son. Il trouve aussi erroné d’utiliser les microphones HF comme microphones principales pour la voix plutôt qu’en soutien, car à cause de leur emplacement ils changent la couleur de la voix et, par conséquence, la crédibilité du jeu. Il m’explique l’importance absolue du rendu de la voix en soulignant qu’elle véhicule bien plus d’informations sur la personne que ce dont on est conscient quotidiennement. Par exemple, Mirco est capable de distinguer la voix d’une personne blonde de celle d’une personne brune. Il explique ce phénomène avec un parallèle : le corps humain est comme la caisse de résonance d’une guitare, qui confère des harmoniques particulières à la voix de chacun. D’après lui, les personnes brunes ont un peu de souffle dans leur voix, «comme si les cordes vocales étaient légèrement détachées». Mirco est certain que nombre des caractéristiques de l’âme se reflètent ainsi dans la parole. Le son de la voix serait comme un miroir de la personne qui communique au-delà de ce qu’on voudrait paraître. La voix est difficile à contrôler et il est rare de pouvoir en changer la couleur et les hésitations, alors que nous modifions relativement facilement notre aspect physique. Pour toutes ces raisons, il est capital de transmettre le plus fidèlement possible la voix des acteurs. [J’ai demandé à Mirco si son aptitude à saisir des caractéristiques personnelles dans la voix ne changeait pas le rapport qu’il a aux autres. Il trouve que c’est possible, mais que cela dépend toujours des personnes avec qui il a affaire].

Ensuite, en post-production, il essaie justement de compenser les manques du tournage en rendant le montage son le plus propre et fidèle possible, de façon à s’y sentir immergé. En général, cet ingénieur du son trouve qu’en Italie, les auditeurs se sont habitués à une qualité du son très moyenne, provenant surtout des sitcoms télévisées, et à un jeu qui sonne rarement juste. Il trouve d’ailleurs que la fausseté étonnante qu’on peut trouver dans le jeu de certains comédiens a une influence sur la façon de s’exprimer verbalement dans la vraie vie, et vice-versa.

Ensuite, Mirco m’a parlé de son parcours plus dans le détail. Il est devenu aveugle enfant, mais il avait une passion pour l’enregistrement déjà avant, ce qui l’a probablement aidé à se dédier complètement au son après l’accident qui l’a privé de la vue. Il m’explique que comme les humains utilisent les possibilités de leur cerveau qu’en toute petite partie, il en va de même pour l’audition, qu’il est donc possible de développer en travaillant, un peu comme toute autre capacité… Les personnes aveugles ont évidemment plus souvent une oreille bien entrainée un peu par «obligation», ce qui leur permet d’entendre bien de détails que nous ignorons et leur demande une grande capacité de concentration. A titre d’exemple (même s’il souligne avoir perdu un peu de ses capacités avec l’âge), Mirco, devant une table, connaît la position et en partie la forme des objets posés sur la table à partir des échos présents dans la salle. Tout ça sans avoir besoin de parler…! Dans la plupart des cas, il peut prendre une bouteille posée sur la table sans avoir à tâtonner pour la chercher. [J’ai honte de l’avouer, mais j’ai essayé de faire l’expérience moi même…Je n’ai absolument rien entendu de différent entre ma table vide et la même table pleine d’objets…] Toujours grâce à l’écholocation il s’est souvent déplacé en vélo sans jamais avoir d’accident, et à l’école il jouait au football avec ses camarades comme tout garçon de son âge. Si le cas de Mirco est assez extraordinaire, il reste témoin d’un univers sonore à portée de notre système auditif, et que pourtant nous ignorons complètement.

D’après Mirco, le manque d’attention que nous démontrons souvent envers les sons qui nous entourent est en partie dû à la pollution acoustique. Surtout dans les grandes villes, le niveau du bruit de fond est très élevé, ce qui rend plus difficile discerner les petits sons et nous porte à les ignorer de façon plus ou moins automatique. Le bruit de fond constant (par exemple, une télé toujours allumée quand personne ne la regarde) serait aussi une façon d’éviter de penser. Selon certains chercheurs, les sons peuvent avoir un effet anesthésique à cause de leur action sur le cortex de notre cerveau. Les conséquences peuvent être graves : l’existence du stress acoustique n’est plus un mystère, et être constamment entourés de sons à haut niveau (un exemple quotidien est le métro parisien…) peut engendrer des problèmes physiques et psychologiques de différentes sortes. Mirco est en train d’effectuer des recherches de son côté, et de créer un parc du son avec un centre de découverte.

Mirco pense qu’écouter jusqu’au bout, notamment quand les autres parlent, n’est pas uniquement une aide pour les personnes privées de la vue ou une nécessité pour les ingénieurs du son, mais aussi un acte d’amour envers notre prochain.